Il y a une douzaine d'années, lors d'une sortie en Histoire des Arts avec une classe de seconde dans l'académie de Poitiers, nous avions eu une
heureuse surprise en visitant le Musée Bernard d'Agesci à Niort : M. Christian Gendron, le sympathique et érudit Conservateur qui nous avait alors reçu, en avait profité pour nous
jouer un morceau de viole de gambe, qu'il touchait à merveille.
Or, cet instrument avait toute une histoire, importante aussi bien pour la ville de Niort que pour le monde de la musique ancienne.
Le luthier tout d'abord. Il s'agit d'Auguste Tolbecque (Paris,1830 - Niort,1919), compositeur de musique et musicien célèbre en son temps, en particulier fameux organistes, luthier qui plus est
auteur de plusieurs ouvrages reconnus comme le toujours très actuel Art du luthier (1903), précurseur qui plus est dans les concerts de musique
ancienne... pour lesquels il fabriquait ou recréait les instruments. Une grosse pointure, comme l'on dit, qui a marqué son époque. Point n'est ici question de décrire ici sa vie : il y faudrait
des lignes et des lignes !
Auguste Tolbecque avec la viole de gambe
dont il est ici question.
L'instrument ensuite. Celui dont je veux parler est une viole de gambe ou basse de viole à six cordes, fabriquée par Tolbecque en 1899, d'après la peinture "Sainte Cécile" du Dominiquin, 1er
quart du XVIIème siècle.
Zampieri Domenico, dit le Dominiquin :
"Sainte Cécile avec un ange tenant une partition", Musée du Louvre, Département des peintures, Paris, n° d'inventaire 793.
(Pour l'anecdote, ce peintre était fils de cordonnier, comme Marin Marais,
le célèbre musicien de viole de gambe sous Louis XIV...)
Parmi les reconstitutions d'instruments disparus, un seul nous est connu comme portant une étiquette : il s'agit de celui-là.
Ses dimensions :
Longueur totale : 130,5 cm
Longueur du corps : 74,5 cm
Longueur du diapason : 30 cm
Largeur en haut : 30 cm
Largeur en bas : 42,6 cm
Hauteur des éclisse : 12,2 à 13,1 cm
Etiquette originale : "Fait par Ate Tolbecque à Niort l'an 1899", signée des initiales A. T.
Construite après l'exposition de 1897 suite à la vente d'un premier exemplaire de viole de gambe, avec trois autres instruments à Petit, cette viole
nous est connue par une importante série de documents, ce qui rend la chose encore plus intéressante. Autrement dit, nous la suivons pas à pas de puis sa création.
La table est en épicéa. Elle est chantournée et soulignée d'une marquetterie de losanges d'ivoire et d'un bois non identifié, peut-être du cormier.
Les deux ouïes en forme de S forment un motif à queue de poisson à la base. De délicates armoiries avec couronne comtale y ont été peintes dans le style de la Renaissance italienne, à l'aplomb de
la touche.
Sur le dos, en deux parties en érable à ondes moyennes et serrées, sont peints en noir et en trompe-l'oeil, des termes, cartouches, mascarons
et une date, 1552 (pour faire "style"...). Les éclisses en érable ondé assorti portent un rinceau végétal peint en noir. La tête de l'instrument est orné d'un buste de femme ailée chantant,
doré. La coulisse est sculptée au revers d'un mascaron vernis brun jaune clair ambré.
Nous ne savons si Tolbecque a affectué lui-même ces décors peints et sculptés, ce dont il était d'ailleurs parfaitement capable. En revanche, on
reconnaît, sur ce remarquable instrument, les accessoires en buis teintés à boule d'ivoire pour les clefs, chers à notre luthier, ainsi qu'un cordier rehaussé de motifs végétaux peints, eux aussi
bien typiques de la main de Tolbecque.
Le luthier, qui possédait deux exemplaires de la gravure reproduisant le tableau du Dominiquin "Sainte Cécile" où figure l'instrument modèle, a conservé cette viole jusqu'à sa mort, donc jusqu'en
1919. C'est avec cet instrument qu'il se produisait lors des concerts de musique ancienne qu'il fut le premier à organiser en France (eh oui : ça, c'est toujours bon à retenir !)
Pour les amateurs de ce type d'instrument, on remarquera cependant que sa façon de jouer n'avait, reconnaissons-le, que bien peu de choses à voir avec la manière ancienne :
- absence de frettes en boyau sur le manche,
- tenue avec un piquet, et non pas serrée entre les jambes,
- l'archet utilisé était celui d'un violoncelle que l'on ne tient d'ailleurs pas comme un archet de viole, qui en outre est conçu différemment,
- en ralité, Tolbecque jouait sa viole de gambe comme un violoncelle et ne pouvait donc restituer que très partiellement le son ancien.
On remarque la présence de cet instrument sur une photographie de Tolbecque dans son atelier en 1903; on y remarque aussi le patron.
Il faut aussi ajouter que le luthier a modernisé l'instrument, comme presque tous ceux qu'il a fait dans ce genre, en l'affublant d'un manche incliné à la façon de tous les instruments du XIXème
siècle. En cela, je crois pouvoir dire qu'il est fidèle à l'esprit des luthiers des XVIème - XVIIème siècles, qui eux aussi modernisaient les instruments. Tolbecque reste donc dans la tradition
de la lutherie en agissant ainsi.
Nous savons, par l'iconographie, que les manches, aux dimensions variables, étaient verticaux jadis, dans le prolongement du plan de la table, ce qui permettait bien entendu beaucoup moins
d'aisance au jeu.
Après avoir été vendue à la vente Tolbecque de 1922, cette viole de gambe fut vendue une nouvelle fois en 1970, puis acquise dans les années 1990 par préemption à l'Hôtel Drouot à Paris pour les
Musées de Niort. C'est dans cette ville, au Musée Bernard d'Agesci, dans le bureau du Conservateur, que j'ai eu le grand plaisir de l'entendre jouer. C'est ça aussi, l'Histoire des Arts...
Source documentaire :
Auguste Tolbecque - luthier et musicien, par Christian Gendron, Conservateur des Musées de Niort,
éd. Musées de Niort (1997).
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