Tradition bretonne : les faïences de Quimper.
Ah ! Bon ! Bof ! M'enfin...! Quimper, tu vois bien où c'est, mais la
faïence, ça ne t'inspire pas trop. De toute façon, faïence, terre cuite, porcelaine, c'est la même chose, non ? Et puis le plastique, c'est plus pratique. En plus, cette faïence ne passe pas au
lave-vaisselle !
Ce n'est peut-être pas si simple que ça...
D'abord, le B A BA : le mot faïence est un anachronisme (non, ce n'est pas un gros mot). En effet, les faïences stannifères les plus anciennes paraissent avoir été
faites en Perse (Iran actuel) & chez les Arabes; ne me demande pas de préciser le lieu ou l'époque exacte : on n'est sûr de rien dans ce domaine. Ce qu'on sait, c'est qu'elle y est fabriquée
depuis longtemps avec succès. On la trouve en Italie au début du XVème siècle, i.e. à l'époque de la Renaissance italienne du quattrocento, apportée par des ouvriers arabes venus des îles
Baléares (va voir où c'est; non, ce n'est pas à côté de Tahiti !) & avec eux l'émail opaque à l'étain. C'est à Faenza que l'on fit ces poteries émaillées blanches, qui s'appelaient d'abord
"majolique" parce que venant de Majorque, & "faïence" du nom de la ville (de Faenza).
A cette époque, vers 1420, Luca Della Robbia couvrait ses poteries d'un émail blanc qui étonnait
beaucoup ses contemporains...
En France, ce sont les travaux de Bernard Palissy, au XVIème siècle
(Renaissance française), en particuliers à Saintes (en Saintonge; Charente Maritime actuelle) qui lancent véritablement la faïence. Je passe les détails.
Au XVIIème siècle, toujours en France, tu la trouve fabriquée dans
plusieurs villes : Rouen (2ème ville du royaume alors), Nevers, Moustier... & Quimper où sa production commence à la fin du siècle, à Locmaria, au bord de l'Odet (on se sert alors de l'argile
de Toulven, très abondante, & du bois des forêts voisines pour la cuisson).
Toulven, c'est un lieu-dit sur la rive gauche de l'Odet dans une anse
profonde; on y trouve plein d'argile, déposée par le fleuve; cette argile pourrait être le résultat de l'érosion des granits de la Vallée du Stangala; c'est le type même des "argiles à
grès".
J'en vois un qui demande des détails... qu'il ne retiendra pas d'ailleurs
! Bon : j'en donne. Cette argile contient 25% d'alumine, 60% de silice, des traces d'oxyde de fer & de titane, & en plus dfes alcali comme la potasse & la soude qui lui donnent sa
fusibilité. Point de fusion : 1600°; mais elle est grésée à seulement... 1280°. évite d'oublier ton chat dans le four, même s'il apprécie la chaleur. Qualité principale de la terre de Toulven :
sa plasticité, et la cohésion qu'elle garde au malaxage, au séchage & à la cuisson; autrement dit, elle ne passe pas son temps à se fissurer quand on la façonne.
Depuis cette époque, les procédés de fabrication ont varié à Quimper; on
a essayé d'autres terres, ainsi que des mélanges. Les pièces ont été tournées au tour à potier, mais aussi coulées dans des moules. Dans ce dernier cas, la terre de Toulven posait des problèmes à
cause du chlorure de sodium (le sel) qu'elle contient : il faut la mélanger à très peu d'eau, ce qui ne facilite pas le coulage des pièces évidemment. On finit par l'abandonner en 1948; certains
potiers tentent d'y revenir aujourd'hui, dans un esprit d'authenticité celtique.
Si tu es Bretonne, Breton, ce ne serait vraiment pas de chance si tu ne
pouvais voir aucune pièce en "Quimper" dans ta famille : parents, grands-parents, cousins, tantes... Preuve du succès remporté par cette faïence. J'y reviendrai.
Les pièces sont cuites une première fois : on obtient alors ce qu'on
appelle un "biscuit", qui sera ou non recouvert d'une "glaçure". Dans l'affirmative, la pièce est cuite une seconde fois, à une température inférieure ou égale à la première cuisson. Dans
d'autres cas, la première cuisson permet simplement d'obtenir une pièce solide pour recevoir un "émaillage". Dans ce dernier cas, la deuxième cuisson se fait à une température toujours supérieure
à la première.
Sur les pièces brutes, il est d'usage de d'appliquer ce qu'on appelle
l'émail. Il fut longtemps composé de rognures de plomb tenues en suspension dans ... de la bouse de vache (mais oui !) ou de la farine de sarrasin (blé noir); cette bouillie était appliquée sur
les pièces, recuites jusqu'à fusion du plomb. Il y eut aussi des variantes.
A partir de la venue du faïencier Bousquet, les procédés d'émaillage
évoluèrent : on utilisa alors ce qu'on appelle l'émail stannifère obtenu par un mélange de calcine & de sable.
La calcine, c'est un mélange de plomb (70 à 80%) & d'étain (20 à 30%)
fondus ensemble; on récupérait lors de cette fonte et de la cuisson, lente, qui suivait, la poudre jaunâtre qui se formait en surface (un peu comme l'écume quand on fait cuire des confitures);
cette poudre était ensuite mélangée à une quantité égale de sable feldspathique de Nevers; puis on recouvrait les pièces à émailler de ce mélange. Là encore, il existe des
variantes.
Aujourd'hui, en raison du prix de l'étain, on préfère employer du
silicate de zirconium pour opacifier l'émail & le colorer en blanc.
Dans la faïence de Quimper actuelle, pour présenter les qualités voulues,
la glaçure ou l'émail doit réaliser 4 conditions, dépendant de la nature & de la proportion de ses composants.
1/ Un point de fusion invariable en rapport avec la nature du support.
2/ Une résistance suffisante à l'action de l'eau & des agents chimiques.
3/ Une transparence parfaite, sauf s'il s'agit d'un émail opacifié à l'étain.
4/ Une dilatation égale à celle de la pâte.
Je t'épargne tout ce qui concerne le détail pour la glaçure pour arriver plus vite
au décor.
Comme ailleurs, les potiers quimpérois utilisaient les engobes pour décorer leurs poteries utilitaires comme les bols, les assiettes, les écuelles, etc.
Le faïencier Porquier créa une série de plats avec personnages en relief.
Chacun avait ses petites recettes; mais, de toute façon, tous les oxydes employés pour les couleurs
devaient être broyés par des moulins à meules, actionnées par des chevaux, ou par la marée à partie de 1762 avec le fameux "Moulin aux Couleurs" sur la rive droite de l'Odet. Les procédés
evoluèrent par la suite bien entendu.
Mais, les couleurs, c'est fait avec quoi, vas-tu demander ? O.K. : voici les
secrets...
Les blancs sont constitués de pâte ne contenant pas d'oxyde de fer & qui servent d'engobe. Il y a
également des blancs à l'étain, au zinc ou à l'acide arsénieux.
Les noirs :
Oxyde d'iridium seul, oxyde d'urane seul, tous deux en atmosphère réductrice.
Mélange de 2 oxydes, oxyde de fer ou manganèse avec oxyde de cobalt ou d'urane.
Mélange de 3 oxydes : oxyde de fer & de manganèse avec chrome cobalt ou
cuivre.
Les gris :
En diminuant la proportion de matières colorantes noires on se sert principalement d'un mélange de fer
& de cobalt.
Les bleus : toujours du cobalt sous forme d'oxyde noir & de plus en plus sous forme de carbonate.
Avec l'oxyde de zinc, on obtient un bleu outre-mer, avec l'alumine un bleu céleste, avec l'oxyde de chrome un bleu verdâtre, avec l'oxyde de manganèse un bleu violacé. L'oxyde de cuivre
dans une glaçure alcaline, & un feu oxydant, donne un bleu turquoise.
Les jaunes :
L'oxyde d'antimoine plus l'oxyde de plomb.
L'oxyde d'urane pur, qui donne, avec du plomb, un bel orange.
L'oxyde de titane avec l'oxyde de zinc.
L'acide chromique mais seulement sans les glaçures alcalines.
Le vanadium.
Les rouges :
Le fer : rouge particulier aux faïences de Rouen & de Quimper, obtenu à partir d'une argile ou d'un
grès ferrugineux & employé au-dessous de 1000°. Au-dessus, il donne un brun puis un noir. Tu vois que rien ne doit être laissé au hasard si tu recherches un résultat
précis.
L'étain plus le chrome sous forme de bicarbonate de potasse ou de chromate jaune de
plomb.
Les cadmium & selénium à basse température.
L'oxyde de cuivre qui donne en plus des verts un rouge dans une atmosphère
réductrice.
Les verts :
Le chrome à l'état d'oxyde.
L'oxyde de cuivre, comme tu viens de le voir.
Le chrome plus le cobalt, ce qui donne un vert bleuâtre.
Le vert de cuivre est cependant très peu employé à Quimper où l'on trouve pratiquement toujours un vert
sur émail constitué d'un mélange de bleu de cobalt à un jaune d'urane ou d'antimoine.
Les bruns :
L'oxyde de fer seul ou mélangé avec l'oxyde de manganèse, de chrome, de cobalt, de
nickel.
Les violets :
Le manganèse dans les glaçures alcalines.
Dans les autres glaçures, le mélange cobalt & rouge.
En outre, les températures basses peuvent influer sur les tons, les nuances... je t'épargne là encore
les détails.
Je crois que tu as pu constater que la mise en couleur d'une faïence
n'est pas si simple qu'on pourrait le croire; il ne s'agit pas de prendre une "peinture spéciale" & de l'appliquer sur la poterie. Les couleurs s'obtiennent de diverses façons, & la
température intervient aussi ! C'est vraiment du grand art, ce qui justifie amplement le prix de certaines pièces !
Parlons maintenant des outils du peintre ou, comme on dit dans le milieu,
du "peinteur" ou de la "peinteuse" : le pinceau & les poncifs.
Un pinceau, c'est un pinceau, me diras-tu. Ils se valent tous ! Eh bien
non !!!
Le pinceau, l'outil principal du faïencier de Locmaria en Quimper, avait
une très grande importance. Il était fait de poils d'oreille de boeuf. Chaque peintre montait & taillait lui-même ses pinceaux. Il devait être suffisamment doux pour ne pas arracher l'émail
sur lequel était posé le décor & en même temps assez nerveux pour se redresser apès la touche.
Entre les deux guerres apparurent les pinceaux en "petit-gris", écureuils
des pays froids (Canada, Russie); ils étaient montés sur plume, ce qui permettait de les pointer. On les utilise encore aujourd'hui pour les décors à la touche, & les poils de boeuf pour les
tracés & les remplissages.
Il y a aussi l'utilisation de "poncifs". Ce sont des feuilles de papier
sur lesquelles les dessins sont reportés. A Quimper, tu trouves aussi bien du papier calque que de vieilles factures, des lettres, etc. Déjà, le recyclage...
Les dessins sont ensuite piqués, percés de trous puis posés sur la pièce
à décorer.
A l'aide d'une poncette, petit sac en tissu rempli de poussier de charbon
de bois) que l'on tapote sur le poncif, le tracé du décor se reproduit sur la pièce & est ensuite repris à la main. Car ici, tout se fait encore à la main; poncifs pour les décors compliqués,
main levée pour les décors de faïence populaire.
Le décor à la touche représente une grande partie de la production de
Quimper. Ton écriture n'est pas celle du voisin ou de la voisine, n'est-ce pas ? Eh bien, pour le décor à la touche, c'est pareil : chaque peintre a une touche personnelle. Quand il y a un
ensemble de touches, cela fait du feuillage.
Pour la cuisson, on ne cuit plus aujourd'hui au bois, du moins à Quimper;
après être passés par l'incontopurnable mazout, ils sont aujourd'hui électriques.
Parmi les noms des faïenciers quimpérois à retenir, on peut citer
Henriot, Verlingue, La Hubaudière, Porquier... Retiens au moins ces quelques noms, tout en sachant qu'il y en existe d'autres.
De nombreux artistes ont travaillé pour les faïenceries de Quimper.
Certains sont très connus,
d'autres le sont moins, voire pas du tout.
Parmi les noms connus, citons Le Bozec qui
a travaillé au Mémorial de Sainte-Anne d'Auray), Micheau-Vernez (qui a fait le sujet d'une exposition en 2009 au Musée du Faouet), Paul Fouillen, René Quillivic, Mathurin Méheut, Georges
Robin, Suzanne Creston... je n'en cite pas plus : va plutôt déjà te documenter un peu sur ces artistes, qui méritent vraiment que tu les connaisses.
Si j'ai réussi à t'intesser avec mon histoire de faïence de Quimper, j'espère que tu la remarqueras désormais dans les boutiques de Bretagne; tu en trouve aussi chez les antiquaires. Et sur e-bay
: va regarder, ça te donnera une idée des pièces & des prix.
Faut-il préciser qu'il existe un musée ? A Quimper, mais tu l'as déjà deviné.
Musée de la faïence de Quimper
14 rue Jean-Baptiste Bousquet, à Quimper
Et l'adresse du site : www.quimper-faiences.com



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