Il est
des lieux à côté desquels nous passons un peu vite, sans vraiment y prêter attention parce que, à notre jugement, ils sont de peu
d'intérêt.
Combien de personnes allant à Sainte-Anne d'Auray ont-elles pris le temps de s'attarder au
mémorial, d'en faire le tour en l'examinant bien, & de réfléchir sur son importance & sa portée comme lieu de mémoire collective, à la fois civil & religieux ? Lieu d'importantes
manifestations fédératives d'anciens combattants en 1932 & 1937, il reste aujourd'hui le monument des "240 000 morts" de la Grande Guerre (1914-1918), stigmatisant le sacrifice que les
Bretons eurent à faire pour défendre la nation.
En ce lieu, "la Bretagne a voulu élever à la mémoire de ses enfants, non pas un monument
quelconque pour embellir une place publique ou un paysage, mais un oratoire où l'on prie & où l'on ne cessera jamais de prier, un oratoire grandiose qui puisse durer des siècles" (J. Buléon
& E. Le Garrec, Sainte Anne d'Auray - Histoire d'un
pèlerinage, nouvelle édition, 50e mille, éd. Charles Paillart, Abbeville, 1938, p. 119).
Mémorial de Sainte-Anne d'Auray
Je cite ici ce qu'en écrit le "Souvenir Français" :
"À proximité de la basilique
consacrée à sainte Anne, le Mémorial est un des hauts lieux de la mémoire bretonnne.
Depuis très longtemps, Sainte-Anne-d'Auray était un lieu de pélerinage très fréquenté par les
Bretons.
À la veille de la Grande Guerre, le pape déclarait sainte Anne patronne de la
Bretagne.
En 1918, comme les autres provinces françaises, la Bretagne sortait de la guerre endeuillée et
traumatisée. Dès février 1920, Monseigneur Célime Gouraud, évêque de Vannes, en accord avec les évêques des quatre autres diocèses bretons, propose la création d'un site de mémoire et de
recueillement pour apaiser la détresse morales des familles des morts et des disparus".
En octobre 1921, les évêques lancèrent en Bretagne un concours ouverts aux architectes nés en
Bretagne ou y résidant pour ériger un monument religieux à Sainte-Anne d'Auray en souvenir des Bretons morts à la guerre. Quatorze oeuvres remarquables furent soumises au jury, qui en retint
quatre dans un premier temps. Le 16 Mai 1922, le jury se réunit à nouveau et retint le projet de M. René Ménard, de Nantes. Dons et souscriptions assurèrent le financement de la construction.
Le dimanche 1er Octobre 1922, le Nonce Apostolique, Mgr Ceretti, bénit la première pierre.
"Le terrain marécageux exigea des travaux de terrassement et de remblai
considérables.
La crypte fut inaugurée en 1928. L'esplanade et la coupole, qui culmine à 45 mètres et est
soutenue par 8 colonnes, furent achevées en 1932. La construction du mur d'enceinte du parc s'échelonna de 1932 à 1934.
Sur ce mur, les 14 stations d'un Chemin de croix, oeuvre de
Jacques Ballandre, de Lyon, d'un style sobre et élégant, alternent avec des plaques de marbre des paroisses bretonnes sur lesquelles sont gravés 8 000 noms sur les 200 000 Bretons, soldats,
marins, aviateurs et civils, victimes de la Grande Guerre 1914-1918, Vannes 785 morts... Lorient 1804 morts...
De part et d'autre de la porte
d'entrée de la crypte" (qui peut contenir 1200 personnes, d'après J. Buléon & E. Le Garrec, op. cit., p. 119; NDLR), "deux bas-reliefs de Jules Charles Le Bozec, dans le plus pur style
breton, figurent la Victoire et la Paix.
Le Bozec (1898 -1973) a appartenu comme Micheau-Vernez au mouvement des Seiz Breur, qui regroupa durant l'entre-deux-guerre une pléiade de jeunes artistes qui souhaitaient renouveler les arts
décoratifs en Bretagne. Comme Micheau-Vernez, il a travaillé pour la faïencerie HB-Henriot de Quimper. On lui doit par exemple "La femme à la bêche" (vers 1930), "La jeune fille au
parapluie"...
Tu pourras voir de ses sculptures à la chapelle de Koat Keo à Scrignac (1937, Finistère) ou encore à Locmariaquer (statue de Notre-Dame de Kerdro, 1946, placée à la pointe de
Kerpenhir).
Notre-Dame de Kerdro, par Le Bozec, en Locmariaquer
Bas-relief de
Jules Charles Le Bozec : la victoire
Bas-relief de
Jules Charles Le Bozec : la paix
À l'intérieur de la crypte, seule tâche de couleur, un vitrail éclaire une tombe
symbolique.
Dans cinq absidioles, chaque diocèse a dressé un autel de granit gris, ceux de Vannes, Nantes et
Saint-Brieuc sont également l'oeuvre de J.C. Le Bozec. La sixième absidiole est consacrée au souvenir des marins morts pour la Patrie". Rappelons pour mémoire les 5 diocèses bretons : Nantes
(Loire-Atlantique, à l'époque Loire-Inférieure), Vannes (Morbihan), Rennes (Ille-&-Villaine), Saint-Brieuc (Côtes d'Armor, à l'époque Côtes -du-Nord) & Quimper (Finistère, à l'époque
volontiers divisé en Finistère Nord & Finistère Sud).
Une petite remarque sur le terme "d'absidiole". Tu as dû découvrir ce terme dans ton programme d'Histoire de 6ème ou/& de 5ème, dessin au tableau à l'appui ou au moins description dans ton
manuel. Je fais tout de même un petit rappel. Le mot est un diminutif "d'abside" & signifie donc "petite abside". Une abside (en latin "absida", lui même tité d'un mot grec signifiant
"voûte"), dans l'Antiquité chrétienne, désignait l'extrémité de la nef centrale de la basilique, extrémité en forme de demi-cercle, voûtée en forme de coquille, où s'élevait le siège de l'évêque.
Par analogie, dans une église moins ancienne, l'abside désigne la terminaison arrondie de la nef principale, contenant le maître-autel & le choeur.
"Le plan des absides, généralement orientées, c'est-à-dire tournées vers l'Est, est très varié. Autour de l'abside principale se trouvent greffées des absides secondaires, plus petites, appelées
"absidioles" ou encore "chapelles rayonnantes", lorsqu'elles rayonnent autour de la croix figurée par le plan de l'église (nef & transept), comme une sorte d'auréole symbolique. On utilise
aussi le nom de chevet" ( Glossaire de termes techniques à l'usage des lecteurs de
"La nuit des temps", éd. Zodiaque, La Pierre-qui-Vire, 1965, p. 31).
Puisque nous sommes dans la crypte, profitons-en pour en faire tranquillement le tour.
Les autels de Vannes & de Nantes se font face & leurs décors sont complémentaires. Les trois autres autels groupent autour d'un motif central toute une galerie de statuettes représentant
les saints les plus illustres de chaque diocèse. Ils sont les témoins silencieux du souvenir; ils ont façonné l'âme bretonne; c'est dans leurs vertus que la Bretagne a puisé la mesure de sa foi
& de son sacrifice.
La chapelle de Rennes.
A l'autel de Rennes, autour de Notre-Dame de la Paix qui domine le tabernacle, sont placées 12 statues représentant les saints les plus en honneur au diocèse de Rennes.
1/ Saint Méen, abbé. Il est représenté tenant dans ses mains un monastère, ainsi qu'on représente la plupart des fondateurs d'abbayes.
2/ Saint Amand, 1er évêque de Rennes. On le représente avec l'Evangile à la main parce qu'il était regardé comme ayant apporté la foi au pays de Rennes.
3/ Saint Melaine, 2nd évêque de Rennes. Patron principal du diocèse de Rennes. Il a au bas de sa statue des têtes d'hommes qui sont des prisonniers qui furent délivrés quand son corps revint à
Rennes pour y être inhumé.
4/ Saint Samson, 1er évêque de Dol. On le représente bénissant son peuple.
5/ Saint Magloire, 2nd évêque de Dol. Il a dans sa main gauche un parchemin & sa main droite est levée comme un prédicateur.
6/ Saint Malo, venu de l'actuelle Grande-Bretagne, fondateur du siège épiscopal de ce nom. On le représente avec un petit bateau, symbolisant son arrivée chez nous.
7/ Saint Armel, abbé. Il tient un dragon par une chaîne car, nous dit sa légende, il le jeta dans la Seiche, rivière près de laquelle il fonda son monastère.
8/ Saint Sulnac, abbé. Il est représenté comme la plupart des abbés, croix pectorale & crosse à côté.
9/ Saint Gilduin, confesseur, chanoine de Dol. Il porte des habits de moines & a les bras croisés.
10/ Saint Convoyon, abbé. Il est représenté avec l'église du monastère de Redon dans les mains; il tient également une crosse, puisque c'est un abbé.
11/ Saint Judicaël, roi de Donnonée & moine de l'abbaye Saint-Méen. On l'a ici représenté en roi, couronne sur la tête, tenant dans ses mains le monastère de Paimpont qu'il a fondé.
12/ Saint Louis-Marie Grignon de Montfort, missionnaire apostolique et fondateur des Pères de la Compagnie de Marie & des Filles de la Sagesse (son tombeau est en Vendée, dans la Basilique de
Saint-Laurent-sur-Sèvre, pas très loin de Cholet).
Le Maître Sculpteur qui réalisa toutes ces statues est M. Tardivel, de Rennes.
La chapelle de Quimper.
A l'autel de Quimper, se sont des saints du pays de Cornouaille & de Léon, saints de granit bien breton, qui entourent la Bonne Grand-Mère Sainte Anne, Santez Anna Goz, , la vieille Sainte
Anne La Palud, qui les rassemble comme elle rassemble par leurs noms gravés sur les murs du moment, les morts de la Grande Guerre.
Différents artistes y ont travaillé : MM. Donnard, Euzen, Santelli de Landerneau. Ils n'ont pu se défendre de nous donner des statues, évêques & abbés presque tous, travaillés comme des
dentelles, avec des crosses ajourées, rappelant le pays des clochers à jour.
1/ Saint Corentin, 1er évêque de Cornouaille, patron du diocèse de Quimper, l'un des sept saints de Bretagne. Il a à ses pieds le poisson miraculeux qui, bien que tranché, se reformait sans cesse
& servait de nourriture au saint.
2/ Saint Pol de Léon, 1er évêque de Léon, patron secondaire du diocèse, lui aussi l'un des sept saints de Bretagne. Il est accompagné du dragon qu'il terrassa dans l'île de Batz.
3/ Saint Méloir ou Mélard, fils d'un roi breton martyr. Il est représenté avec la palme du martyr, & la main droite coupée pour l'empêcher de règner.
4/ Saint Guénolé, abbé, fondateur de l'illustre monastère de Landévennec.
5/ Saint Renan, évêque & confesseur. Locronan possède de belles reliques du saint qui est le patron de la paroisse, ainsi que de Saint-Renan & de l'île de Molène.
6/ Saint Goulven, évêque originaire du Léon. Il est le patron de Goulven & de Goulien.
7/ Saint Gouesnou, évêque. On vénère ses reliques dans la paroisse de Gouesnou qui porte son nom.
8/ Saint Herbot, ermite, protecteur des bêtes à cornes. Parmi les saints de Bretagne, il est l'un de ceux dont le culte est le plus répandu.
9/ Saint Gurloès, abbé de Sainte-Croix de Quimperlé, région dans laquelle son culte est très répandu.
La chapelle de Saint-Brieuc.
Au centre de l'autel, un groupe fort remarquable : la Nativité de Notre Seigneur, dans un seul bloc de granit. De chaque côté, les principaux saints du diocèse de Saint-Brieuc. Le travail est dû
à M. Jules Charles Le Bozec, de Mellionnec (eh oui, le revoilà...).
Dans le groupe de statuettes de granit, tu pourras remarquer, de part & d'autre du motif central :
1/ Saint Brieuc, abbé & évêque. Il est représenté avec une crosse & tient sur les bras une reproduction de la cathédrale de Saint-Brieuc où sont conservées une partie notable de ses
reliques.
2/ Saint Jacut, abbé et fondateur du monastère de Saint-Jacut de la Mer, qui fut un centre de foi & de prospérité.
3/ Saint Tugdual, évêque de Tréguier; il bénit son peuple.
4/ Saint Guillaume, évêque. Il commença la construction de la cathédrale de Saint-Brieuc.
5/ Saint Yves, le plus populaire des saints bretons; c'est le patron des avocats.
6/ Le Bienheureux Charles de Blois, prétendant au duché de Bretagne, qui fut tué à la Bataille d'Auray en 1366. Il est représenté avec la couronne ducale.
7/ Le Bienheureux de Keranrun, le Bienheureux de Kervisic, le Bienheureux Urvoy, tous trois prêtres; ils furent martyrisés à Paris, en 1792, durant la Révolution.
La chapelle de Nantes.
L'autel de Nantes est dédié aux Enfants Nantais, les deux frères martyrs, saint Donatien & saint Rogatien, premiers témoins du christianisme en Armorique.
Le magnifique retable de l'autel est, comme pour celui de l'autel de Vannes, l'oeuvre de Le Bozec.
Le bas-relief de gauche évoque les gloires religieuses nantaises.
1/ Saint Clair, 1er évêque de Nantes.
2/ Saint Amand, qui séjourna dans un monastère de l'île d'Yeu.
3/ La Bienheureuse Françoise d'Amboise, qui avait une dévotion particulière pour la naissance de l'Enfant Jésus.
4/ Saint Pasquier, évêque de Nantes.
Le bas-relief de droite évoque les gloires militaires du diocèse de Nantes.
1/ Alain Barbe Torte. Après un siège très dur, les Bretons prirent la ville de Nantes d'assaut. Le premier acte d'Alain fut d'aller à la cathédrale abandonnée, toute remplie de ronces, de se
frayer un chemin avec son épée, & de s'agenouiller devant l'autel où Jean de Landévennec célèbre la messe pour la Bretagne & ses morts.
2/ Charette. La scène qui suit nous montre avec quelle vivacité le général chouan défendit la religion & les prêtres. On y voit un prêtre blessé soutenu par un chouan. Charette montre du
doigt l'ennemi en fuite, au guetteur qui se tient derrière un arbre.
3/ Lamoricière & Mgr Daniel. Le bas-relief représente l'entrevue à Rome du fameux général Lamoricière & Mgr Daniel, aumônier des Zouaves Pontificaux. La colonne de la paix montre l'esprit
de continuité de la religion du Christ. Elle est couronnée de la tiare papale. Cette colonne symbolise en quelque sorte le discours tenu au prélat par Lamoricière qui venait mettre son épée au
service de Dieu & de la papauté. Pour mémoire, Lamoricière a son tombeau dans la cathédrale de Nantes : ne manque pas d'aller le voir, car c'est un pur chef d'oeuvre.
La chapelle de Vannes.
L'autel de Vannes est dédié à sainte Jeanne d'Arc, selon le voeu de Mgr Gouraud, qui avait placé son diocèse & ses combattants sous sa protection pendant le guerre.
Notre sainte nationale est ici représentée en prière, tête inclinée & mains jointes sur sa poitrine.
Le bas-relief de gauche rappelle quelques événements de l'histoire militaire du diocèse de Vannes. En partant du centre :
1/ Le combat des Trente, avec Beaumanoir blessé.
2/ Richemont, Diguesclin, le Duc de Rohan.
3/ Monseigneur Gouraud, inspiré par un ange, a la vision du monument qu'il fera élever aux soldats de la Grande Guerre dont un groupe se dessine derrière lui portant un mourant.
4/ Le poète des tranchées, Jean-Pierre Calloc'h, écoutant sa muse bretonne.
Le bas-relief de droite évoque de son côté quelques événements de la vie religieuse du diocèse de Vannes :
1/ Saint Patern, sous les traits de Mgr Duparc, bénit la mer, suivi de Bretons & Bretonnes en costumes locaux.
2/ Yvon Nicolazic découvre la statue de sainte Anne devant ses compatriotes.
3/ Le Bienheureux Charles de Blois porte de saintes reliques à la tête d'un cortège de moines. Une femme à genoux étend un tapis sur son passage.
Je reprends le texte du "Souvenir Français" : "Deux escaliers monumentaux permettent l'accès à une esplanade où est dressé un autel de granit rose de Ploumanac'h. Un dais de
mosaïque bleue et dorée recouvre cette esplanade". Je rajoute simplement ceci : l'autel de granit rose est un autel monolithe, i.e. qu'il est constitué d'un seul bloc, de fort belle taille qui
plus est. La mosaïque que l'on voit juste au-dessus est superbe; le mot "pax" ("paix" en latin) s'y inscrit deux fois, en forme de croix grecque, c'est-à-dire une croix dont les quatre branches
sont d'égale longueur & forment des angles droits.
L'autel en marbre rose monolithe de Ploumanac'h : l'autel symbolise ici le Christ, Jésus, les 6 marches en-dessous renvoient au 6 âges du monde précédant & attendant le Sauveur, qui ouvre
le 7ème âge avec l'Incarnation & l'Eucharistie (on retrouve la même symbolique dans le miracle des Noces de Cana, avec les 6 urnes de pierre).
La mosaïque vue depuis l'autel de marbre rose; superbe auréole dorée
& huit nervures de pierre (8, symbole de perfection & du jour de la Résurrection :
ces 8 nervures semblent n'être là que pour nous conduire au ciel)
Terminons le texte du "Souvenir Français" : "A l'entrée du parc, une plaque expliquant le
Mémorial se termine par cette prière :
"Recueillez-vous. Priez
DIEU.
Plus jamais, jamais, la guerre.
Seigneur, donne-nous la Paix"."
Voilà donc pour l'essentiel. Maintenant, essayons d'aller un peu plus loin en considérant
quelques petits éléments de plus.
Commençons par
l'escalier. Quand tu regardes bien le monument en te mettant face à lui, tu constates que : 1/ l'escalier comporte deux branches, l'une à droite & l'autre à gauche, l'ensemble formant une
sorte d'arc de cercle ou de fer à cheval; 2/ une porte, ouvrant sur la crypte, se trouve entre les deux branches. Eh bien ! Figure-toi que ce type d'escalier est devenu très à la mode à partir
de l'époque de Louis XIII (XVIIème siècle); à cette époque, de nombreux escaliers extérieurs de châteaux prirent cette forme dite "en fer à cheval", i.e. un ensemble de deux escaliers en quart
ou tiers de cercle permettant un double accès à une terrasse. Il faut sans doute attribuer la
vogue au succès obtenu par le majestueux escalier de la cour du Cheval blanc, au palais de Fontainebleau.Situé au centre de l'aile orientale de la cour du Cheval blanc, il est venu prendre la place d'un premier escalier de forme comparable, construit sur les
plans de Philibert Delorme, architecte de Henri II, vers 1558. Entre 1632 et 1634, Jean Andouet du Cerceau reconstruit ce "grand perron" en ayant soin de lui donner une forme permettant aux
carrosses de tourner entre ses deux volées. La rampe est alors ornée du caducée de Mercure, l'un des emblèmes de Louis XIII. Ce même type d'escalier se retrouve par exemple au château de
Cany-Barville en Normandie (Seine-Maritime), construit à partir de 1640 selon les plans de François Mansart.
Escalier du Fer à Cheval, palais de Fontainebleau
Château de Cany-Barville
Considérons maintenant la forme générale du
Mémorial. Il a la forme de ce que l'on appelle un "ciborium" (mot latin issus lui-même d'un mot grec qui désigne une coupe faite avec le fruit du nénuphar d'Egypte), i.e. d'un édicule de pierre,
de marbre ou de métal surmontant un autel; en quelque sorte, une sorte de baldaquin, tombé plus ou moins en désuétude depuis le XIIIème siècle, ce qui n'empêche pas d'en trouver après ce siècle.
Dom Robert Le Gall, ancien Père Abbé de Sainte-Anne de Kergonan, aujourd'hui archevêque de Toulouse, en a donné une définition intéressante dans son Dictionnaire de liturgie
(éd CLD) : "Baldaquin monumental
recouvrant l’autel dans les basiliques anciennes ; à Saint-Pierre de Rome ou à Saint-Paul-hors-les-murs, le
ciborium veut honorer la tombe des bienheureux apôtres, située au-dessous de l’autel : c’est ce qu’on appelle la
« confession », c’est-à-dire le lieu du martyre, l’endroit où ils ont « confessé » leur foi.
Un exemple de ciborium ou baldaquin :
Basilique Sainte-Marie Majeure, à Rome; les colonnes sont en porphyre
rouge,
le travail est dû à Ferdinando Fuga, au XVIIe siècle
Autre exemple à la Basilique Saint-Pierre de Rome; oeuvre du Bernin, XVIIe
siècle,
sans doute la plus grande structure de bronze au monde (30 m de
haut);
le maître-autel est en dessous
Autre exemple de ciborium : celui-ci date de 1175
& est présenté dans un Musée de Barcelone
Or, dans le cas présent, que constatons-nous ? Le ciborium recouvre de façon toute symbolique non seulement l'autel monolithe de granit rose, mais encore la crypte, contenant les différents
autels & la tombe symbolique représentant en fait toutes les tombes, tous les morts, de la Grande Guerre. Autrefois, traditionnellement, on dressait un autel sur un "martyrium", i.e. sur un
tombeau renfermant des corps de saints : ceux-ci étaient souvent placés, à l'étage inférieur, dans une pièce basse ou une crypte. Le monument prend ici véritablement toute sa force : c'est bien
la totalité des soldats bretons que le mémorial veut ici honorer car les martyrs, ce sont eux.
Cela va encore plus loin. Dans une église, la place de l'autel doit indiquer qu'il est le "centre sacré". Nous avons l'habitude de le voir au milieu de l'hémicycle de l'abside qui tient lieu de
Saint des Saints; et de fait, tout l'édifice considéré dans sa disposition horizontale converge vers ce point. L'autel fut longtemps situé, d'une façon plus évocatrice peut-être, à la croisée du
transept, au centre du grand cercle directeur du tracé de fondation. De toute façon, il est symboliquement au centre du cosmos, & c'est là l'essentiel. Le ciborium en donne une première
expression sensible de dimensions réduites : il enchâsse l'autel qui apparaît ainsi, au sommet de ses gradins, surmonté par la coupole céleste, comme au centre du monde & sur le passage de
l'axe terre-ciel. L'autel met en communication le monde des trépassés (la crypte) avec le ciel (la mosaïque bleue avec le mot "pax", la croix surmontant le tout en extérieur).
Si tu situes le mémorial par rapport aux allées, tu constateras enfin que ces dernières forment une croix latine & que le mémorial se situe à l'emplacement occupé sur un crucifix par la tête
du Christ.
Maintenant, on peut aussi constater que l'autel principal, celui de marbre rose, se situe en hauteur. C'est facile à constater. Là encore, on retrouve toute une symbolique biblique. Le mémorial,
par sa forme en hauteur, est aussi une "montagne sacrée".
Ce thème de la montagne sacrée n'est pas attaché à une montagne en particulier, à un lieu exclusif. Les montagnes & les hauteurs fréquentées par les Hébreux ont toutes été investies par eux,
à une époque ou à une autre, du caractère de sanctuaire de la Rencontre divine : mont Thabor, mont Garizim, mont Carmel, mont Sinaï...
"Ce symbolisme est permanent, parce qu'il est humain; Jésus le savait & n'en a pas fait fi, au contraire; c'est sur le mont des Béatitudes qu'il a promulgué la charte du Royaume des cieux,
sur une montagne qu'eut lieu la Transfiguration, sur le mont du Calvaire qu'il est mort, sur le mont des Oliviers qu'il a quitté la terre lors de son Ascension" (
Introduction au monde des symboles, éd. Zodiaque, La Pierre-qui-Vire, 1966, p. 178).
"Les prophètes avaient déjà jugé que le symbole de la Montagne était le meilleur pour exprimer, au regard des générations présentes & futures, leur conception de la Cité-Temple idéale des
derniers temps" (Ibid. p. 178) : "Il arrivera, à la fin des jours, que la Montagne du Temple du Seigneur sera établie au sommet des montagnes & élevée au-dessus des collines. Et vers elle
toutes les nations afflueront & des nations nombreuses viendront & diront : "venez & montons à la Montagne du Seigneur, allons au Temple du Dieu de Jacob"" (Isaïe, chap. 2).
Une ligne verticale s'organise ainsi, de la façon la plus traditionnelle qui soit. A la base de cette "via salutis", de ce chemin du Salut, la crypte, représentant le monde des morts, de ceux qui
peut-être sont en Purgatoire & ont besoin des prières des vivants. C'est l'Eglise souffrante. Au-dessus, l'autel de granit rose, i.e. le monde des vivants, intermédiaire entre les morts &
le ciel. C'est l'Eglise militante. Encore au-dessus, la mosaïque, représentant le ciel. C'est l'Eglise triomphante, celle des élus, ceux qui sont en Paradis. Surmontant cet ensemble, placée à
l'extérieur comme en dehors du temps, la croix du Christ, tenant lieu du Christ Pantocrator cher au représentations byzantines & romanes ( le Christ pantocrator est un Christ en gloire, i.e. la représentation artistique de Jésus
Christ dans son corps glorieux par opposition aux représentations plus humaines du Christ souffrant la Passion sur le crucifix, ou celle de l'enfant Jésus).
Ainsi, l'axe de la Montagne sacrée est celui des hommes montant à la rencontre de Dieu qui les appelle.
Un détail intéressant est la reprise sur le mémorial de ce que l'on appelle des "pots à feu", omni présents dans la Basilique en elle-même. Comment ne pas faire le rapprochement avec les
apparitions de Sainte Anne à Yvon Nicolazic, au XVIIe siècle, parfois assorties de la vision d'un flambeau (raison pour laquelle on retrouve encore un flambeau sur les armoiries de la commune de
Sainte-Anne d'Auray) ?
Pilier, colonne engagée surmontée d'un "pot à
feu"
Ci-contre, pot à feu provenant d'un reliquaire de l'église de Quintin, diocèse de
Saint-Brieuc
Si tu fais attentivement le tour du Mémorial & que tu lèves les yeux, tu trouveras
en plusieurs endroits un ornement de pierre pour le moins original : des "casques Adrian", ce qui est plutôt bien trouvé comme décoration pour un tel monument, il faut le reconnaître. Il fut
distribué à partir de septembre 1915 à nos soldats. Le casque était fait d'acier doux d'une épaisseur de 7 à 10 mm & pesait de 670 à 750 grammes; les modèles représentés sur le
mémorial sont ceux de l'Infanterie : ils portent une grenade surmontée d'une flamme (ce qui s'accorde très bien avec les pots à feu du site).
3 "casques Adrian"; il y en a d'autres...
Un site très riche en mémoire & en symboles par conséquent, qu'il faut à tout prix aller
voir.
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