«A quoi sert l'"histoire de l'art", si ses méthodes ne
permettent pas d'ouvrir une perspective sur la connaissance que délivrent, à des degrés divers, les œuvres ? [...] L'"histoire de l'art" serait-elle une pure fiction idéologique ? Ne
doit-elle pas affronter les "dangers" qu'elle provoquerait en renonçant à sa magie, en devenant pour tous un instrument spécifique de connaissance, à l'égal de la philosophie, de la science, des
autres arts ?»
Françoise Bardon
Arts, techniques, expressions : la Corderie royale de Rochefort.
Le joyau de l'Arsenal de Rochefort-sur-Mer, en Charente-Maritime, fait partie de ces sujets qui peuvent aussi bien trouver leur place dans la problématique "arts,
techniques, expressions" en raison des prouesses techniques qu'il fallut mettre en oeuvre pour réaliser pareil édifice, que dans la problématique "arts, Etats et pouvoir", en raison de la
volonté de Louis XIV de créer à cet emplacement précis ce qui devint la plus grande corderie industrielle d'Europe. On retrouve le "côté vitrine" cher à ce souverain, pour lequel la France
devait servir de modèle à l'Europe entière, raison pour laquelle également les musiciens de la Cour devaient obligatoirement écrire leur musique, abandonnant
désormais les improvisations; l'exemple de Marin Marais est célèbre.
La corderie royale se situe donc dans cette perspective, dans cette même logique pourrait-on dire.
Le "vaisseau amiral, la très longue coque de pierres beiges" que décrit l'écrivain Erik Orsenna, fascine tout d'abord par son imposante architecture. Au coeur de
l'Arsenal, la Corderie Royale a joué un rôle capital durant plus d'un siècle dans le domaine de la construction maritime. Pourtant, au XVIIème siècle, loin de l'âge d'or des grandes grandes
expéditions, la ville de Rochefort n'est encore seigneurie située aux bords de la Charente...
En 1661, la puissante marine de guerre de Louis XIII et de Richelieu est réduite à une vingtaine de navires. Louis XIV confie alors à son ministre Colbert la mission de redresser la flotte
royale. Sa première préoccupation consiste à trouver un lieu de refuge, de défense et d'approvisionnement.
Plusieurs sites répondent aux exigences statégiques du roi : Brest, les bords de la Seudre, ceux de la Charente... Mais sous l'influence de Colbert de Terron,
cousin du ministre, du chevalier de Clerville, commissaire des fortifications, et de l'architecte François Blondel, Louis XIV décide de prendre possession de Rochefort en Mai 1666 (eh oui : la
même année que la date officielle de la création de Lorient !) pour y établir l'Arsenal de la flotte du Ponant. Une décision sans surprise puisque les fondations étaient commencées dès la fin de
l'année 1665, avant même que Louis XIV n'ait donné son accord.
Les raisons de ce choix sont multiples : Brest est trop au Nord, alors que Rochefort se situe au milieu du Ponant, entre Bordeaux et Nantes. L'emplacement choisi
bénéficie d'une rade bien protégée par les vents et d'un mouillage sûr à l'intérieur du fleuve. En outre, l'arrière pays est riche en vivres, en matériaux et en hommes. L'éloignement de la côte
par la rivière, d'une distance de 20 km, assure une protection idéale contre une éventuelle attaque par voie maritime. Par ailleurs, les terres appartiennent au Marquis de Cheusse, protestant,
désargenté et facile à expulser. Enfin, l'établissement de la Marine Royale en terre protestante respecte une volonté statégique, religieuse et politique du Roi-Soleil.
Seul défaut : la profondeur de vase :30 m recouvrant le terrain !!! (Non : je ne me suis pas trompé dans les chiffres, c'est bien 30 m).
Elle oblige Blondel à concevoir une "grille de charpente en plate-forme", autrement dit un radeau, pour asseoir le long bâtiment de la Corderie Royale. De grandes
pièces de chêne sont alors assemblées pour former un quadrillage sur lequel on pose des madriers de 10 cm d'épaisseur.
Il faudra des milliers d'arbres en provenance de l'arrière-pays charentais pour constituer le radier de l'imposante Corderie, qui s'étend sur 373 m. Une extrême longueur qui sied parfaitement à
la confection des plus grands et des plus gros cordages du royaume de France. La longueur des cordages d'alors est de 200 m, soit une encablure.
Cette technique de construction sur vase est à mettre en parallèle avec celle de l'emploi de pieux de bois, chêne ou châtaigner la plupart du temps, servant de
pilotis, technique ancienne puisque nos vieux ponts de pierre reposent la plupart du temps sur ce type d'appareil. Un exemple méconnu est celui du château de Chambord, non loin de Blois. Lorqu'il
fut construit à la Renaissance, sous François 1er, le gros problème fut la masse et le poids d'un tel bâtiment à faire reposer sur les terres marécageuses de Sologne. La solution adoptée ?
Creuser profondément le sous-sol, enfoncer un réseau très serré de pieux de chêne (les arbres furent pris dans la forêt voisine) à une profondeur de 11-12 m, recouvrir le tout sur 4,8 m
d'épaisseur mortier et de pierres provenant de la démolition de l'ancien château des comtes de Blois supprimé pour céder la place au nouvel édifice, l'ensemble formant une assise solide pour
mettre en place les fondations "normales" de l'actuel château. Les pieux de chêne, plongés en permanence dans un terrain imprégné d'humidité, ne pourrissent pas. A Rochefort, il s'agit nous
l'avons compris, d'une autre technique : celle d'une sorte de radeau de bois, solution pas si mauvaise puisque les bâtiments sont toujours debouts...
La construction de la Corderie devient donc une priorité par rapport à celle de la ville. 2000 ouvriers y travaillent (le même nombre qu'à Chambord, au début de la construction du
moins).
Les murs du bâtiment sont montés en parallèle des deux côtés de la plate-forme pour ne pas déséquilibrer l'ensemble. Côté Charente, les façades de type "palais"
rappellent Versailles; En pierres calcaires de Crazannes, très travaillées, leur blancheur contraste avec les couleurs vives du toit en tuile et des pentes en ardoise. Elles comptent de
nombreuses ouvertures au rez-de-chaussée de même qu'à l'étage, mansardé, avec ses lucarnes surmontées de frontons semi-circulaires. Celles-là permettent une bonne aération du bâtiment, favorable
pour la conservation du chanvre, matière dont sont faits les cordages. L'autre côté de la Corderie, plus sobre, comprend moins d'ouvertures. Pour garantir la stabilité du bâtiment qui menaçait de
s'enfoncer dans la vase, des contreforts en clé de sol ont été adossé aux murs.
La Corderie Royale, véritable joyau de l'Arsenal, est achevée en Juin 1669, soit 3 ans seulement après le début des travaux. 120 vaisseaux et 30 galères y sont
construits en 20 ans. Rappelons ici qu'il n'y avait aucune interpénétration entre le Corps des Galères et la Marine Royale qui étaient rigoureusement étrangers l'un à l'autre jusqu'au milieu du
XVIIIème siècle, époque où les galères, moribondes d'ailleurs, furent rattachées à la Marine.
Alors que l'état-major d'un navire de guerre comptait des officiers rouges, gentilhommes, et des officiers bleus, roturiers, appelés tout au moins dans les grades subalternes, à exercer les mêmes
fonctions, celui d'une galère, composé des officiers dit d'épée, ne comportait que des gentilhommes à qui ne répugnait évidemment pas le métier de géôlier, puisque les rameurs des galères étaient
des condamnés.
Avec ses 26 bâtiments, l'Arsenal est une vraie ville dans la ville. De nombreux corps de métier s'y côtoient : tonneliers, chaudronniers, lanterniers, vitriers, menuisiers, tourneurs, cloutiers,
serruriers, taillandiers, forgerons, peintres, sculpteurs...
Mais bien que d'apparence somptueuse, les bâtiments royaux offrent de piètres conditions de travail : la Corderie ne mesure qu'un dizaine de mètres de large, ce qui s'avère peu fonctionnel, même
si l'on travaille à l'extérieur par jour de beau temps pour augmenter la productivité. En outre, les nombreuses ouvertures ne sont protégées que par des contrevents, et, sans égouts ni pavés,
l'insalubrité des lieux et l'inconfort des installations entraînent bientôt une mortalité catastrophique. Pour assainir l'Arsenal, Michel Bégon, Grand Intendant parvenu à Rochefort grâce à
Colbert, fait alors paver les rues et élever les maisons des ouvriers d'un étage, allant jusqu'à menacer de les raser pour être sûr que ses instructions soient suivies.
Le chanvre, acheminé jusqu'à Rochefort par la Charente, est utilisé pour la confection des cordages. Il arrive par ballots de Riga en
Baltique et des provinces françaises d'Auvergne, de Bretagne, de Champagne et de Normandie. Il est stcké dans le pavillon Sud puis peigné et filé à l'étage où se situent les magasins du chanvre.
La toile provient d'Anjou, les ancres du Nivernais, et le goudron est issu des résineux du Sud-Ouest et du Jura. Le pavillon Nord sert de magasin à cette matière utilisée pour rendre les cordages
plus résistants aux intempéries. Il abrite aussi les logements des cordiers. Le côté Charente est réservé à l'étuve où les cordages sont passés avant d'être goudronnés.
Au coeur de l'Arsenal, la Corderie Royale occupe une place des plus importantes; De fait, les cordages sont utilisés depuis longtemps dans le domaine maritime, que ce soit pour "coudre" les
bordages de bois de certains bateaux, orienter les voiles ou soutenir les mâts des navires. Ainsi, auXVIIème siècle, les besoins en cordages sont considérables : il en faut au moins 84 tonnes
pour un vaisseau de 74 canons, sans compter le renouvellement dû à l'usure naturelle des fibres.
Tous ces cordages sont fabriqués à la Corderie. Nous retiendrons au passage que les cordages ne portent pas le même nom en Corderie et sur un navire, ce qui ne facilite pas les choses il faut
bien le reconnaître !
Les cordiers déterminent les noms suivant le nombre de fils et de torons qui constituent les cordages et les différentes phases de "commettage" (j'explique plus loin). Ainsi, le toron désigne un
ensemble de trois fils. Trois torons forment une aussière, et trois aussières un grelin.
Quelques exemples de cordages : les lignes, luzin, merlin et bitord sont des cordages à 2 ou 3 fils. Les aussières et les haubans sont constitués de 3 à 6 torons. Ils sont commis plus ou moins
fermement afin d'obtenir des cordages rigides ou souples. Les grelins sont de gros cordages formés de plusieurs aussières.Ils servent à l'amarrage et sont fixés aux ancres des navires. Leur
diamètre peut dépasser les 20 cm.
Parlons maintenant du travail du chanvre. Il s'agit dans un premier temps de traiter cette matière première, dont la qualité varie selon la provenance. A la réception des ballots, la commission
de recette examine la marchandise et s'assure que le chanvre est bien sec. Les brins doivent être plats de préférence, pour faciliter le peignage, et longs d'environ un mètre, pour garantir la
solidité optimale du futur cordage. Une fois la commande enregistrée, le chanvre est "espadé", i.e. débarrassé des feuilles, herbes, poussières et des parcelles de chenevotte qu'il contient. Les
peigneurs poursuivent la tâche des espadeurs et séparent le chanvre en 1er brin, 2nd brin & étoupe. A l'aide d'un peigne à dégrossir, on obtient la plus grosse étoupe, destinée à la
fabrication des câbles. Le peigne à affiner permet de tirer des fils destinés à faire des haubans ou d'autres manoeuvres dormantes et courantes. Les peignes fins servent à la préparation de
petits cordages comme le fil à voiles et les lignes de loch. Le chanvre est ensuite passé au peigne à peignons pour constituer des ceintures ou peignons remis aux fileurs.
Voyons à présent la technique du commettage. Les brins de chanvre ne dépassent pas un mètre de longueur et il est donc nécessaire de les assembler. La technique est simple : disposés en long à
cheval les uns sur les autres, les fils sont tordus dans le même sens. Pour éviter que la corde ne se détorde, elle est constituée de plusieurs torons commis ensemble. Le fil utilisé est appelé
fil de carret et se distingue de ceux destinés à faire de la toile et d'autres travaux. Le commettage et le cablage (pour les grelins) se font au rez-de-chaussée où sont placés 3 à 4 rouets à
chaque extrémité du bâtiment. L'opération nécessite de grandes galeries longues de 200 à 300 m, larges de 6 à 9 m et hautes de 3 m.
Les cordages destinés au gréement dormant ainsi qu'une partie des manoeuvres courantes sont ensuite goudronnés pour améliorer leur résistance aux intempéries. Deux méthodes sont utilisées. 1) Par
immersion, les cordages sont d'abord placés dans l'étuve à air chaud où ils sont desséchés. Ils sont ensuite plongés dans une chaudière en cuivre contenant du goudron chauffé au préalable. Une
fois que celui-là a pénétré les fibres, le cordage est placé sur un égouttoir installé également dans une pièce chaude pour éviter que les fibres soient figées par le goudron en excès. 2) Par
goudronnage du fil, le fil de carret est passé en continu dans une auge de cuivre contenant du goudron chaud, l'excédent étant retiré au moyen d'une corde nommée livarde qui tourne autour de ce
fil. Ce dernier est aussitôt embobiné sur un touret pour être utilisé au bout de 2 à 3 semaines. Les cordages goudronnés sont imperméables mais rompent plus facilement que les cordages blancs (=
non goudronnés) d'une plus grande souplesse.
Les XVIIème et XVIIIème siècles permettent à la Corderie Royale et à l'Arsenal de prospérer. Vestiges de cette lointaine époque, les cordages de la Belle, épave retrouvée vers Boston et datant de
la fin XVIIème siècle, proviennent de Rochefort.
Le déclin vient au XIXème siècle, en 1867, avec l'arrivée des cordages métalliques et des bateaux à vapeur. Fermée en 1926, incendiée par les Allemands en 1944, la Corderie Royale finit par
disparaître sous les brousailles, et n'en est dégagée qu'en 1964 par la volonté de l'Amiral Dupont, Préfet de Charente- Maritime. Elle est classée MH en 1967 et restaurée à partir de 1975. Elle
est aujourd'hui ouverte aux visites.
Exemple de carnet de voyage / carnet Histoire des Arts... Ça peut
te donner quelques idées...
Annexe :
A l'origine de la construction de la Corderie Royale de Rochefort, 3 hommes.
Jean-Baptiste Colbert (1619-1683).
Homme d'Etat, Surintendant des Bâtiments puis Contrôleur des Finances et Secrétaire d'Etat à la Maison du Roi et de la Marine, Colbert défend les idées protectionnistes et veut "produire français
dans le royaume de France". Son cousin Colbert de Terron, chargé de trouver un lieu susceptible d'accueillir l'Arsenal et la Corderie, le convainc de choisir Rochefort.
François Blondel (1618-1686).
Diplomate, Conseiller d'Etat et Précepteur du Dauphin en français et en mathémathiques, cet homme de lettres spécialiste de Pindare et d'Horace est également architecte. Auteur d'un
Cours d'architecture paru en 1675 qui exprime la rigueur de la doctrine classique, il est à l'origine de la construction de la Corderie Royale de Rochefort ainsi que de la Porte Saint-Denis à
Paris.
Louis-Nicolas de Clerville (1610-1677).
Chevalier de l'Ordre de Malte, militaire, ingénieur et Commissaire Général des Fortifications sous Louis XIV, il forme Vauban qui lui succède dans sa tâche. Il fait partie de ceux qui
influencèrent le roi dans le choix de Rochefort comme emplacement de l'Arsenal et de la Corderie.
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